La canonisation de Jeanne d’Arc


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Jeanne d’Arc, on le sait, a fait l’objet au Moyen Âge de deux procès. Le premier, sous la pression de la couronne d’Angleterre et de leurs alliés, a abouti à sa condamnation au bûcher en 1431 tandis le second, sous l’égide du roi de France, a permis sa réhabilitation en 1456. Mais il faut attendre deux autres procès, moins connus, pour que la pucelle d’Orléans soit reconnue par l’Église comme une bienheureuse et une sainte.

Le premier s’ouvre en 1897 après des années de mobilisations de nombreux ecclésiastiques. D’emblée, la procédure est perçue comme un acte politique de la part de l’Église et du camp clérical. Il faut dire que Jeanne d’Arc, longtemps regardée avec circonspection par les autorités religieuses, a été depuis le début du XIXe siècle une figure de proue des républicains. D’ailleurs, un projet de fête célébrant la pucelle durant les premiers jours de mai a été déposé à la chambre dès 1884 par Joseph Fabre, un député de gauche modérée, dans le but d’unifier dans un même culte républicains et royalistes catholiques.

 Mais en 1894, profitant du fait que l’Église déclare Jeanne « vénérable », statut nécessaire à l’ouverture du procès en béatification, ces derniers accaparent cette initiative. Ils pensent ainsi concurrencer les célébrations du 14-juillet, instaurées en 1880. L’affaire tourne vite à l’affrontement, chacun accusant les autres de voler « leur » Jeanne. Pour la gauche, celle-ci est une fille du peuple brûlée par l’Église, comme l’explique le journal anticlérical La Lanterne le 10 mai 1894 :

« Jeanne d’Arc exploitée par les prêtres […]

On peut constater qu’en tentant d’accaparer Jeanne d’Arc pour l’usage exclusif de leur propagande réactionnaire, les cléricaux n’arriveraient qu’à détacher la masse de l’héroïque fille du peuple, envoyée jadis sur le bûcher par un tribunal ecclésiastique où tout le clergé de France était représenté. »

Du côté des conservateurs, on se moque des prétentions républicaines à faire de Jeanne une de leurs prédécesseurs en rappelant qu’elle était une catholique dévote : « Et voici qu’ils sortent de leurs tanières pour proclamer Jeanne d’Arc révoltée, hérétique, libre-penseuse, qui a préparé la révolution » s’exclame La Croix le 25 mai 1894 alors que la très monarchiste Gazette de France, deux jours plus tôt, affirmait :

« Il n’est pas possible de mieux reconnaître que Jeanne d’Arc appartient bien à l’Église et que les catholiques et les royalistes sont les seuls Français pouvant saluer dignement son patriotisme et la sainteté de sa divine mission.

Les neuf dixièmes de la Nation sont avec nous dans cette glorification de Jeanne d’Arc. »

Dès lors, une véritable guerre des Jeanne s’instaure. Elle divise l’opinion et s’intensifie en 1904 avec l’affaire Thalamas, la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican et, un an plus tard, le vote de la loi de séparation de l’Église et de l’État. Pour les catholiques, la béatification puis l’éventuelle canonisation de Jeanne d’Arc deviennent un moyen de combattre la laïcité et de rappeler que la France est par essence chrétienne, voire monarchiste.

Ce propos plaît particulièrement aux antisémites. La Pucelle d’Orléans boutant l’Anglais hors de France préfigure selon eux leur lutte contre les Juifs, qu’ils accusent d’être des agents de l’étranger et de la franc-maçonnerie « athée », propos que combattent les journaux progressistes. Aussi, lorsque l’Église annonce officiellement sa béatification le 18 avril 1909, la presse de tous bords se déchaîne. Cette année-là, plus de 10 275 articles sont consacrés à Jeanne d’Arc, un record, deux fois plus qu’en 1894 (environ 5 660) et trois fois plus qu’en 1897 (quelque 3 000 articles).

Des deux côtés, on reprend les arguments déjà développés quinze ans plus tôt, mais de manière pus radicale, comme le montre l’édition du 19 avril 1909 de La Gazette de France qui consacre sa Une à la béatification de la pucelle d’Orléans en s’adressant, non sans emphase, directement à elle :

« Bienheureuse Jeanne, priez pour la France. Rendez-la à Dieu, rendez-la à elle-même, rendez-lui son Roi.

C’est l’invocation qui marche vers vous des cimetières, où reposent nos défunts, et des églises, où nous, vivants, prions le Seigneur. »

Pour le quotidien monarchiste, la conclusion du procès à Rome est surtout l’occasion de promouvoir le retour au pouvoir des rois. Il ouvre ainsi ses colonnes à Philippe d’Orléans, prétendant orléaniste au trône de France (soutenu alors par L’Action française) qui écrit :

« Si Jeanne nous a conservé une Patrie, c’est parce qu’elle fut catholique et royaliste, c’est sur ordre de Dieu et par le Roi […]

Il appartient à l’héritier de ses droits de rendre grâce au Saint-Père d’avoir donné à la France un gage d’espoir, en mettant Jeanne sur les autels. »

À l’instar de La Gazette de France, La Libre parole du pamphlétaire antisémite Édouard Drumont traite elle aussi de la béatification de Jeanne d’Arc en première page le 19 avril 1909. Tout au long de l’année, le quotidien lui consacre 474 articles, soit plus d’un par jour. Dans son édition du 15 décembre 1909, l’une des plumes du journal, H. de Rauville se fait l’écho d’une conférence de l’abbé Louis-Albert Gaffre, qui attribue de manière invraisemblable la mort de la Pucelle aux Juifs qui se seraient, selon lui, associés aux Templiers :

« Le bûcher de Rouen et la représaille [sic] des Juifs et des Templiers. […]

Le fils du Juif persécuté pour ses accointances avec les Templiers aurait répondu au bûcher des Templiers juifs ou enjuivés par le bûcher même de Jeanne d’Arc, et le drame de Rouen ne serait qu’un forfait de plus de la race maudite, vengeant sur l’incarnation la plus pure, la plus loyale et la plus aryenne de la loyale et aryenne France.

Les justes répressions qu’ont valu au peuple de Judas ses exactions, ses usures, ses crimes et ses félonies… »

L’alliance entre les Juifs et les Templiers, lieu commun de la droite contre-révolutionnaire depuis les écrits de l’abbé Barruels à la fin du XVIIIe siècle, permet de faire le lien entre une alliance supposée de Juifs et de francs-maçons (perçus comme les héritiers des chevaliers du Temple) dans le but de détruire la France chrétienne symbolisée par la Pucelle. De Rauville conclut ainsi son article en pointant du doigt « la haine inexplicable des Juifs et des Francs-Maçons contemporains contre la Jeanne d’Arc glorifiée […] victime, non de l’Église, mais en réalité de son éternelle ennemie, la force occulte ».

Dans ce contexte, la presse de gauche et anticléricale tente de répondre. Le 19 avril 1909, le journal socialiste L’Humanité titre ainsi en page 2 : « L’Église brûla Jeanne d’Arc. Elle l’adore aujourd’hui ».

    Mais c’est clairement La Lanterne qui reste le quotidien républicain le plus mobilisé sur le sujet en consacrant, en 1909, près de 275 articles à Jeanne d’Arc. Le 19 avril, sur sa page de Une, le journal écrit ainsi :

« L’Église romaine procède en ce moment à la béatification de Jeanne d’Arc. Il ne manquait au martyre de l’héroïne que cette suprême injure.

Brûlée par les prêtres, elle devait être, cinq siècles plus tard, accaparée et sanctifiée par eux. Du bûcher de Rouen à la cérémonie de Rome, c’est le supplice qui continue. Pourquoi l’Église met-elle tant de zèle à réparer – ou à aggraver – son crime ineffaçable ? […]

L’Église a partie liée avec les tenants des régimes déchus, qui eux aussi n’acclament l’héroïne qu’en manière de protestation contre les institutions républicaines. Instauré par les prêtres, le culte de Jeanne d’Arc servira de paravent à l’action et à l’organisation du cléricalisme. »

Rapidement, la béatification de Jeanne d’Arc ouvre le procès en canonisation. Celui-ci se conclut le 16 mai 1920. À nouveau, la polémique éclate. Presses conservatrices et républicaines semble rejouer l’opposition de l’avant-guerre alors que L’Action française ou La Croix célèbrent en Une l’événement. À un moment où la Chambre est dominée par les conservateurs du Bloc national, l’annonce de la sainteté de Jeanne apparaît pour beaucoup comme l’amorce d’un recul des conquêtes républicaines de la Belle époque.

Dès le 16 mai, L’Humanité prévient en titrant en bas de la première page « La laïcité en péril » avant que Daniel Renoult, militant de la SFIO, développe cette crainte en ces termes :

« La canonisation, c’est le prix de la reprise des relations diplomatiques avec le Vatican, c’est la bénédiction pontificale solennellement accordée au Bloc national qui sera représenté à Saint-Pierre de Rome par deux cents députés et sénateurs français, parmi lesquels M. Léon Bourgeois.

Le Pèlerin, qui a besoin de parler clair pour être compris de ses très simples lecteurs, publiait, il y a peu de temps, une gravure en couleurs qui nous montrait un Deschanel bien peigné et sémillant, conduisant, une France repentante aux pieds du pape. Nous en sommés là. […]

Jeanne d’Arc n’est ici qu’un prétexte […] l’Église, responsable de son martyre, s’est emparée de sa légende et s’en est servie, de longue date, contre la tradition républicaine. Rappelez-vous la campagne pour la substitution de la fête de Jeanne d’Arc à celle du 14 juillet ! »

La suite des événements semble confirmer les craintes de l’auteur de cet article. Le 24 juin 1920, sur proposition du député nationaliste Maurice Barrès, la Chambre instaure une fête du patriotisme sous l’égide de Jeanne d’Arc qui devra se tenir le second dimanche de mai. Maurras exulte en première page de L’Action française du 25 juin 1920. Les conservateurs semblent avoir leur réponse au 14 juillet. Pareillement, La Croix, dès le 26 juin 1920, pose en quatrième colonne de sa Une la question du rétablissement des relations diplomatiques avec le Vatican rompu en 1904 alors que se prépare la loi de séparation de l’Église et de l’État.

Cela sera chose faite en mai 1921. Si cette détente entre le Saint-Siège et Paris obéit aussi à d’autres considérations (le statut de l’Alsace-Moselle et la peur du communisme, notamment), il n’en demeure pas moins qu’elle survient moins d’un an après l’annonce de la sainteté de Jeanne d’Arc, montrant à quel point ce processus, commencé en 1894, s’inscrit surtout dans le contexte politique de la IIIe République.

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