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Frère Aloïs : « en accueillant les jeunes à Taizé, nous voulons avant tout être des hommes d’écoute. »

L’année 2020 sera marquée par deux anniversaires : 15 ans de l’anniversaire de la mort du frère Roger et 80 ans de Taizé. Comment souhaitez-vous marquer ce double anniversaire ?

Frère Aloïs, prieur de la communauté de Taizé.

Frère Aloïs, prieur de la communauté de Taizé.

Très simplement, comme je crois que frère Roger l’aurait souhaité, au cours de notre prière commune. Le soir du 16 août, j’exprimerai une prière d’action de grâces puis nous placerons dans le chœur de notre église de la Réconciliation une icône que frère Roger aimait beaucoup et qu’il appelait l’« icône de l’amitié ». Il s’agit d’une très ancienne image copte égyptienne, elle montre Jésus marchant à côté d’un proche dans lequel frère Roger invitait à reconnaître chaque personne humaine que Jésus accompagne avec amitié.

Dieu d’amour, en ce soir du 16 août, nous te rendons grâces pour la vie de notre frère Roger. Il a cherché ardemment à vivre de ta confiance et à dire ta bonté infinie pour chaque être humain, croyant ou non croyant. Dans cette confiance, tu lui as donné de trouver la source de la joie et de la paix : la paix du cœur qui a fait de lui un créateur de paix entre les humains. Comme lui, nous voudrions vivre de l’amitié du Christ, en mettant en pratique, sans attendre, ne serait-ce qu’une seule parole de l’Évangile.

Pour nous les frères, ce double anniversaire est l’occasion d’exprimer, d’abord à Dieu dans nos cœurs, notre reconnaissance qui reste très vive pour frère Roger et pour tout ce que Dieu lui a donné de vivre. Reconnaissance aussi pour la continuité avec laquelle nous essayons de poursuivre ensemble en communauté et aussi avec les jeunes qui viennent en pèlerinage sur notre colline.

Quand je pense à la venue de frère Roger à Taizé, en août 1940, je reste encore dans l’étonnement : il n’avait que 25 ans, il a voulu quitter sa Suisse natale pour se rapprocher des graves épreuves du moment et il s’est lancé dans cette aventure avec beaucoup d’énergie. Cette décision marque le début de la fondation de la communauté, qui se poursuivra ensuite avec l’arrivée des premiers frères, leur engagement pour la vie à Pâques 1949 et d’autres étapes encore.

Dans ces moments-clés de l’histoire de Taizé, et tout au long de sa vie, frère Roger a su faire preuve de l’ouverture nécessaire pour découvrir les signes du temps et adapter la vie fraternelle en conséquence. Nous restons aujourd’hui soucieux de cette attention aux signes du temps : chaque époque apporte de nouveaux défis auxquels nous cherchons comment répondre par notre vie.

Dans un message du 16 août 2015, le Pape François disait que Frère Roger était un « témoin infatigable de l’Évangile de paix et de réconciliation, animé par le feu d’un œcuménisme de la sainteté ». Comment la communauté continue-t-elle de faire vivre la figure de Frère Roger ?

Lorsque je rencontre les jeunes qui sont à Taizé pour la semaine, je leur parle de temps en temps de la figure de frère Roger – et des intuitions qui l’ont guidé. Mais il me semble que, au-delà des paroles, son esprit reste vivant dans notre communauté sans que nous ayons à nous en préoccuper outre mesure. Il disait lui-même que nous étions appelés à montrer le Christ, comme Jean Baptiste, et non pas à nous montrer nous-mêmes.

J’essaye surtout de transmettre à mon tour la confiance que frère Roger avait dans les jeunes générations. Le dernier livre qu’il a publié de son vivant, « Pressens-tu un bonheur ? », s’achève d’ailleurs par ces paroles : « Pour ma part, j’irais jusqu’au bout du monde, si je le pouvais, pour dire et redire ma confiance dans les jeunes générations. »

Aujourd’hui, il me semble que la jeune génération a des intuitions très justes concernant l’unité des chrétiens, le dialogue et la réconciliation, l’engagement pour les plus démunis et la solidarité. C’est vrai qu’existe sans doute chez certains une tentation de repli identitaire, mais je vois aussi que beaucoup de jeunes comprennent intuitivement que l’Évangile nous stimule à dépasser les frontières de peuples, de cultures, d’origines sociales.

Et encore davantage les frontières confessionnelles ! Tout au long de sa vie, frère Roger a fait résonner en lui cette prière du Christ qui, avant sa Passion, demandait à Dieu que ses disciples soient un pour que le monde croie (Jean 17). Frère Roger soulignait que cette communion trouve sa source dans le baptême qui unit tous les chrétiens et  il cherchait constamment comment anticiper cette unité à venir par des signes visibles.

La communauté de Taizé est un lieu de rassemblement pour les jeunes du monde entier. Vous accueillez chaque année des dizaines de milliers de jeunes pour des semaines, de prières, de partage et de réflexion. Pourquoi l’attention se porte-t-elle tout particulièrement sur les jeunes ?

Parce que ce sont eux qui peu à peu ont constitué la majorité des pèlerins arrivant près de nous. Nous restons étonnés que tant de jeunes adultes viennent à Taizé – et depuis plus d’un demi-siècle ! Pour nous les frères, cette présence des jeunes est un appel à nous mettre à leur écoute. Chaque soir, après la prière commune, avec d’autres frères, je reste dans notre église pour écouter celles et ceux qui le souhaitent et je suis frappé par les questions très profondes que beaucoup de jeunes portent avec eux.

Actuellement, en raison de la pandémie du coronavirus, nous n’accueillons chaque semaine de cet été que 500 participants environ, mais je continue à constater en eux cette recherche et cette soif spirituelle. Ils ne cherchent pas seulement un temps fort avec des jeunes de leur âge, mais aussi une écoute personnelle qui leur permet de partager leurs joies et leurs peines, leurs épreuves et leurs questions. En les accueillant à Taizé, nous voulons avant tout être des hommes d’écoute.

J’aimerais encore souligner un deuxième niveau d’écoute de la jeune génération : il concerne les grands défis du moment pour l’Église et la société. Ces dernières années, beaucoup de jeunes partagent avec nous leurs engagements et leur recherche pour la sauvegarde de la planète, ils sont vivement conscients que c’est une urgence face au changement  climatique qui s’aggrave. Avec eux, nous abordons ces questions à partir de la foi, pour que la peur ne soit pas notre seul guide. Et c’est pour moi une véritable espérance de voir combien tant de jeunes sont prêts à prendre un engagement bien motivé dans ce domaine.

Prévoyez-vous de nouveaux temps forts en 2020-2021 ?

En raison de la pandémie, nous avons dû reporter à l’été 2021 deux événements initialement prévus pour cet été : un week-end d’amitié entre jeunes chrétiens et musulmans et une semaine de réflexion pour les jeunes de 18 à 35 ans. Pour autant, nous sommes heureux de pouvoir continuer les rencontres internationales cette année, dans le respect des mesures sanitaires.

Il nous faut aussi reporter d’un an la rencontre européenne de jeunes à Turin, dans le nord de l’Italie. Du coup, l’idée est venue de proposer à la place une rencontre européenne à Taizé. Cette rencontre inédite aura lieu du 27 décembre 2020 au 1er janvier 2021, et elle comprendra une participation de jeunes du monde entier grâce à des initiatives en ligne.

Au sujet des « rencontres européennes de Taizé », en quoi est-il important de bâtir une Europe de la rencontre et du dialogue ?

Est-ce que les chrétiens de ce continent mesurent assez leur responsabilité et les possibilités qui leur sont offertes pour aider tous les Européens à cheminer davantage ensemble ? Nous aimerions que nos rencontres européennes en soit un signe, modeste mais concret. Chaque année, la rencontre que nous animons dans une ville d’Europe donne à tous ceux qui y participent de faire une expérience extraordinaire d’hospitalité. Des milliers de jeunes sont accueillis dans les familles de la ville, dans les foyers : c’est un véritable saut de confiance qui permet cette hospitalité partagée.

A Wrocław, lors de notre dernière rencontre européenne, des milliers de jeunes venant de l’Europe de l’Ouest ont pu mieux connaître la situation de la Pologne, la profondeur de la foi de ses habitants, la richesse de leurs traditions. Peut-être ont-ils ainsi pu dépasser certaines idées toutes faites, certains préjugés.

C’est sûr que des tensions réelles existent actuellement en Europe, mais il est d’autant plus important de découvrir tout ce que nous avons en commun. Certaines tensions sont d’ailleurs des héritages du passé : il y a des situations historiques qui continuent à peser parfois jusqu’à aujourd’hui sur les relations entre les peuples, voire qui constituent des blessures encore ouvertes. Sans créer des liens personnels, nous n’arriverons pas à trouver de solutions pour préserver et faire grandir l’unité du continent européen.

En tant que haut-lieu de l’œcuménisme européen, vous avez accueilli en avril 2017 – pour la première fois – le Patriarche de Constantinople Bartholomée 1er. Trois ans après, quel regard portez-vous sur cette visite exceptionnelle ? Cette rencontre a-t-elle permis de renforcer des liens et de renforcer l’unité des chrétiens ?

Cette visite exceptionnelle du Patriarche Bartholomée s’est inscrite dans des liens d’amitié anciens. Quelques mois après le décès de frère Roger, à Noël 2005, avec deux de mes frères j’étais allé voir le Patriarche à Istanbul. Il nous avait reçus très chaleureusement et manifestait une profonde estime pour frère Roger.

Dans notre désir d’approfondir des liens en particulier avec les Églises d’orient, quelques années plus tard, nous avons fait un pèlerinage à Istanbul avec des jeunes de toute l’Europe. Nous avons fait aussi de tels pèlerinages notamment à Moscou auprès du Patriarche Kirill, en Sibérie, en Ukraine, en Biélorussie, en Roumanie, et aussi en Égypte auprès de l’Église copte. C’est une contribution que nous voudrions apporter à l’unité de l’Église : par de tels pèlerinages, des jeunes chrétiens découvrent et apprennent à aimer une tradition liturgique et ecclésiale différente de la leur.

Oui, cette visite du Patriarche à Taizé était un moment exceptionnel. Je mesure combien cette visite était un geste de confiance à notre égard. Ces liens d’amitié sont essentiels car ils nous permettent de vivre une profonde solidarité avec les croyants orthodoxes, aussi dans les temps d’épreuve.

 

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